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Vivre simplement

Vivre simplement

pour que d'autres, simplement, puissent vivre (Gandhi)

 

Entretien avec Serge Latouche, professeur émérite de l'Université de Paris-Sud, économiste et philosophe, objecteur de croissance, auteur de nombreux ouvrages, membre fondateur du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) et Président d’honneur de La ligne d’horizon (Association des amis de François Partant).

 

Source: Confédération des Organisations de Jeunesse


Le développement durable, tel qu'il est appliqué aujourd'hui, va-t-il sauver la planète?

Sûrement pas! J’ai dépensé beaucoup de temps et d'énergie à essayer de démontrer que le développement durable est une imposture ou, comme on le dit, une figure de rhétorique appelée "oxymore", c'est-à-dire une contradiction dans les termes. Le développement est l'entreprise occidentale qui a commencé par la révolution thermo-industrielle, c'est-à-dire l'utilisation des sources d'énergie fossile et qui est en train de mener la planète droit dans le mur. Le développement n'est donc pas durable, il faut en sortir! L'idée de développement durable c'est l'idée d'avoir le beurre et l'argent du beurre, de ne rien changer tout en sauvant la planète, ce qui n'est pas possible!


Els Van Weert, notre Secrétaire d'Etat au développement durable, veut favoriser les entreprises qui concilient nature et capital afin d'éviter d'importants gaspillages et de préférer le recyclage permanant. Ces actions ne vont rien changer du tout?

C'est mieux que rien! Il vaut certainement mieux encourager des entreprises qui utilisent des pratiques moins polluantes et moins prédatrices que de subventionner les plus grands prédateurs de la planète. Incontestablement, tout ce qui peut être fait pour réduire l'empreinte écologique de notre mode de vie est une bonne chose mais, malheureusement, ça ne suffit pas! Ces incitations envers les entreprises permettent de foncer droit dans le mur un peu moins vite. Au lieu de se cracher à du 100 kilomètre à l'heure, c'est d'ailleurs les chiffres qui ressortent du protocole de Kyoto, on se crachera à du 97 kilomètre à l'heure.


Qui a le pouvoir de changer les choses et par où commencer?

Il faut commencer par tous les bouts. Tout le monde a le pouvoir, d'une certaine façon, en même temps que personne ne l'a. Du fait que personne ne pense avoir le pouvoir, chacun se renvoie la balle pour ne rien faire.
Il faut rompre ce cercle vicieux du discours économique et initier un processus de décroissance par un processus de réduction de l'empreinte écologique plus rigoureux, à tous les niveaux et donc aussi au niveau individuel. Beaucoup de gens autour de moi se sont lancés dans des changements d'attitude de consommation. Les communes peuvent également prendre des initiatives et organiser plus de transports en commun, réduire l'espace pour les voitures, développer l'agriculture biologique… Cela doit également se faire au niveau national et international. Il vient de se dérouler, à Montréal, une conférence pour une relance des réductions de gaz à effet de serre.
Je ne vais donc pas dire que l'on ne fait rien mais personne n'ose proclamer clairement que le véritable responsable de nos problèmes est le modèle économique dans lequel nous vivons, fondé sur la croissance.


Des mesures contraignantes initiées par le monde politique ne constituent donc pas la seule issue.

Des mesures contraignantes parachutées sans explications, c'est voué à l'échec. Je crois qu'il faut des conférences de citoyens. Le problème c'est que les hommes politiques n'en veulent pas et que les pouvoirs économiques bloquent, et donc, il y a vraiment un changement culturel important à opérer. Notre imaginaire a été colonisé par plusieurs siècles d'idéologie économique, développementiste, moderniste, progressiste et la désintoxication de l'imaginaire n'est pas facile. C'est devenu une sorte de religion qui est très partagée et avec laquelle il faut rompre et, évidemment, la rupture de quelque chose qui est sacralisé, c'est problématique.


Vous êtes pour un programme politique de décroissance, n'est-ce pas?

Les politiques ont tendance à dire: "vous avez raison mais ce n'est pas populaire, ça ne passera pas". C'est possible mais la meilleure façon de le savoir, tout de même, c'est de demander aux gens ce qu'ils en pensent. Il est étonnant qu'en France, on ait interdit à certaines régions de faire des référendums sur les OGM. Grâce à un système plus démocratique que le nôtre, une large majorité des électeurs suisses s'est prononcée, contre tous les pouvoirs politiques et les scientifiques, en faveur d'un moratoire sur les OGM. En France, les militants anti-nucléaires réclament des référendums et n'ont jamais pu obtenir satisfaction. 
Donc, avant de dire que les gens seraient hostiles à un changement de politique et d'orientation, il faudrait d'abord le leur demander! Bien sûr, nous sommes tous des toxico-dépendants de la croissance, de la voiture, des voyages bon marché… C'est vrai pour tout le monde, que ce soit pour le président de la République française ou pour le SDF dans son carton. Mais, nous sommes aussi des individus relativement raisonnables. Depuis un certain nombre d'événements comme Tchernobyl, la vache folle, les inondations aux Etats-Unis… nous sommes conscients d'être arrivés à un tournant de l'histoire de l'humanité et que les choses doivent changer. 
Par conséquent, il faut en parler, en débattre sur la place publique, faire des propositions dans des programmes d'élection au niveau local, régional, national et international.


Quand on dit que l'on va sensibiliser les jeunes au développement durable, il vaut mieux utiliser un autre terme, non?

Absolument! L'adjectif durable ou soutenable est très bon! Alors on peut utiliser, comme beaucoup le font: futur soutenable, épanouissement durable... Mais le problème va plus loin. Il est question, et ce n'est pas nouveau, de construire une société plus humaine, plus juste et plus compatible avec la biosphère. L'aspiration est ancienne et Ivan Illich, une de mes sources d'inspiration, parlait d'une société conviviale. Le problème est de redonner sa primauté au social. Il y a une tendance à refuser le réel qui consiste en une fuite dans le délire techno-scientifique comme aller vivre sur d'autres planètes… Jusqu'à preuve du contraire, on est condamné à vivre sur le vaisseau Terre et il faut s'en arranger!